Partager l'article ! - 11 - Le Grand Canal Impérial: 21 Septembre 2009. C’est aujourd’hui que commence vraiment le trajet que j’a ...
21 Septembre 2009.
C’est aujourd’hui que commence vraiment le trajet que j’avais déterminé pour suivre et donc me rendre compte de la grandeur du Grand Canal Impérial ainsi que du trafic qui y circule.
Quand j’avais préparé mon itinéraire et présenté mon désir à la Maison de la Chine de longer une partie de cette voie d’eau, les correspondants pékinois avaient répondu qu’aucune route n’approchait le Canal. Pourtant la carte de l’IGN montre une route dûment numérotée entre Yangzhou et Shuyang en passant par Gaoyou, Baoding et Huai’an. Et effectivement quand je discute avec mon nouveau guide qui est arrivé juste après le départ de Madame Ling hier soir, il me confirme bien que nous allons emprunter cette route nationale à ma grande satisfaction. Je pourrai donc faire arrêter la voiture où et quand je le désirerai.
J’entre donc ici dans le vif de mon voyage.
Ce matin, réveil à six heures et demie. Je récupère mon linge propre. Et pour le petit déjeuner, un jus d’orange
chaud, évidemment ils ne connaissent pas l’eau froide !!, un pain bizarre et un café qu’aimablement, le guide, Monsieur Ma, au courant des penchants des occidentaux pour ce breuvage, a
apporté de chez lui. Nous partons sous la bruine. Dommage pour les photos. Mais bon, c’est le voyage et la météo n’est pas à ma botte.
Il m’annonce qu’il m’emmène ce matin sur un site intéressant.
Il s’agit d’un complexe hydraulique puissant dont l’objet est de réguler les masses d’eau, dans un sens ou dans
l’autre.
Des pompes créent un courant, et les vannes
comme celles que nous avons vues tout à l’heure sont réglées pour donner un sens au courant. Tantôt elles dévient les masses d’eau vers le Yang Tsé Kiang, tantôt elles portent l’eau du fleuve
dans les campagnes ou dans les canaux pour irriguer les terres. En outre ce système sert aussi à maintenir le niveau d’eau dans le Grand Canal. Eh bien allons-y. On verra bien.
Sous la pluie et sur une route nationale, donc parfaitement encombrée de cyclistes, de motocyclistes, de pauvres gars qui tirent des charrettes à bras, de camions aussi et d’autres triporteurs, de flaques en tout genre, nous progressons lentement.
Rapidement, nous arrivons à l’un des ouvrages dont je parle plus haut.
C’est un barrage mobile qui fonctionne dans les deux sens. Du côté sud,
c’est une route qui concentre le passage du trafic routier, côté nord, nous barrant la vue sur la campagne inondée, une série de portiques en béton, gros œuvre, qui par le moyen de câbles
soulèvent ou abaissent des plaques verticales de béton (soixante cinq, dont quarante ouvertes en ce moment), agissant comme des vannes. Je fais arrêter la voiture et m’en vais à pied suivi par
Monsieur Ma. Nous discutons d’abord avec un homme en uniforme, gardien ? policier ?
qui nous apprend que le barrage a été nommé d’après un pont qui était construit en aval "Pont des dix milles bonheurs". Très bien, il mais nous explique encore ce gars là, le
pont fut détruit par les Japonais pendant la guerre tuant des centaines de civils. Est-ce pour rejeter le mauvais sort que le nom resurgisse ainsi, quelques centaines de mètres en amont alors que
le souvenir de l’événement devrait être enfoui dans les mémoires ?
Le spectacle qu’offrent les trottoirs est pittoresque.
Des pêcheurs nombreux accoudés ou penchés sur la balustrade métallique,
plongent leurs lignes robustes et rudimentaires dans les remous. Ils ferrent avec facilité des carpes assez grosses. Elles se trémoussent
quelques instants sur le goudron et les piétons qui eux aussi sont légion,
se frayent un passage entre elles, les cannes à pêches et les haveneaux, en évitant de se faire happer par les véhicules qui les éclaboussent. Personne n’a l’air gêné par la pluie, les
imperméables sont de sorti, c’est tout. Plusieurs de ces pauvres gens éclatent de rire en considérant cet Occidental qui marche sur ses pattes de derrière alors qu’il devrait se tenir sur le
siège arrière d’une voiture !
Ma, avec une air de dégoût m’affirme que ces poissons ne sont prisés que par eux, les pauvres. Mais il ajoute aussitôt que la soupe concoctée avec les têtes de ces mêmes poissons est très goûtée par les riches !
Le temps est si bouché que seuls les cirés dont se couvrent les deux roues du guidon au porte bagage, donnent un
peu de couleurs.
Les vannes des dix milles bonheurs s’étendent sur plus de deux cent mètres. A quelques dix mètres en contrebas de la route, le courant boueux est fort. Nous sommes en train de
regarder tout cela quand nous entendons une sirène, un signal qui avertit les pêcheurs et les bateliers dans leurs barques que les vannes vont être manœuvrées. Les minuscules sampangs sont
manifestement habités.
Quelques nattes ou des feuilles de
plastiques tendues (plus ou moins) sur des arceaux métalliques (peut-être) protègent tant bien que mal des gens qui doivent faire le métier de pêcheurs aussi.
Sur l’autre rive, un marché de rue se tient à même le trottoir, des poissons, des crabes,
des tortues et même des hérissons, tous par espèces dans des cuvettes de
plastique couvertes de filets pour éviter des sauts et des disparitions qui amoindriraient la valeur du "capital".
Reprenant la voiture pour un petit kilomètre, nous la quittons à l’entrée du complexe hydraulique. Nous parcourons
à pied les cinq cent mètres qui nous en séparent. Les aménagements de cette arrivée doivent être splendides sous le soleil : des arbres, des fleurs et des bosquets piquetés de nombreux bancs
pour jouir de la vue, sur une terrasse ceinte de balustrades de pierre.
Les Chinois m’étonneront toujours par leur souci de la grâce et de la beauté.
Cet ensemble comprend quatre "îles" reliées entre elles par quatre salles de machines renfermant chacune sept turbines faisant fonctionner des pompes destinées à créer un
courant dans un sens ou dans l’autre, comme le montre le schéma ci-contre. Pour l’heure, cette batterie quadruple ne fonctionne que quelques heures par jour, suivant le niveau de l’eau du fleuve
ou la hauteur des précipitations.
Les pompes, au nombre de trente
huit ont une capacité totale de quatre cent mètres cube par seconde. Ce complexe est lié à un chaînage de canaux et de rivières qui dessert une surface de six cent mille hectares. En plus des
quatre batteries de pompes, douze barrages levant, trois énormes tubes souterrains, quatre écluses et deux voies spéciales pour les poissons. Un nouveau canal de quatre vingt dix kilomètres de
long le relie au Yang Tze. Le premier barrage a une capacité d’évacuation de sept mille quatre cent mètres cube par seconde.
Actuellement le complexe est utilisé uniquement (et ce n’est déjà pas mal) pour réguler le niveau d’eau entre le Fleuve et l’intérieur. Cet énorme by-pass est composé de ponts/vannes comme celui sur lequel nous venons de franchir qui permettent d’inverser le courant, l’eau étant poussée vers le fleuve ou au contraire vers les canaux de l’intérieur.
Nous sommes reçus très aimablement par le responsable de la station. Mon ancien titre de capitaine au long cours est un sésame efficace. Ne comprenant pas forcément pourquoi je m’intéresse à l’installation, il nous fait entrer avec un grand sourire et demande à un de ses acolytes de tout nous montrer. Je ne suis pas déçu en pénétrant dans la salle des turbines. Odeur de graisse neuve, dans une propreté remarquable. Le sol et les murs ont été récemment recouverts de couleurs pâles vertes et bleues. Chaque turbine d’un gris plus soutenu. Comme dans une salle des machines de bateau, un pont roulant permet les opérations de maintenance.
Si la puissance de ces quatre batteries semble disproportionnée avec le temps d’utilisation c’est qu’il était déjà prévu au moment de la construction, une nouvelle destination. Des travaux ont en effet, été engagés récemment pour creuser un canal à ciel ouvert destiné à alimenter avec celle du Yang Tse Kiang, la région de Pékin qui manque de plus en plus d’eau. Quand le canal sera ouvert, les pompes fonctionneront à plein temps.
C’est un travail pharaonique aux quels vont être attelés des populations entières. Mais j’ai été étonné d’entendre de la part du directeur que les travaux vont devoir être plus longs que prévus, car la population de certains villages refuse de se laisser déplacer, ça alors, c’est tout de même un peu fort ! Théoriquement la fin de ces travaux est prévue pour l’an 2012.
A neuf heures et demie, nous quittons le complexe qui donne la mesure du gigantisme du pays. Le long de la route, beaucoup de rizières et encore plus de piscicultures. Il paraît que les paysans gagnent mieux leur vie avec le poisson qu’avec le riz.
Nous longeons le canal. La navigation est très importante. Dès le premier coup d’œil, ce sont des trains de
péniches, pleines ou vides, des trains qui se croisent et ou se doublent.
La voie est au moins aussi large que la Saône. Elle est balisée par des tours blanches et rouges lumineuses car la navigation ne s’arrête jamais. Le trafic est intense. Du riz, de la
terre, du minerai peut-être, mais aussi des ferrailles, du bois, du gaz, du carburant,
essence sans doute, du charbon évidemment.
Les
péniches qui naviguent seules doivent être propulsées par des moteurs puissants. Presque des chevaux échappés d’une écurie de course. Leurs étraves ressemblent d’ailleurs plus à celles des
bateaux du Rhône que celles des péniches normales. Gris vert, ou vert délavé, très germanique. Avec le ciel bruineux, le paysage est plutôt morose.
Chacune est montée par un équipage familial.
La cuisine fume et les ménagères s’affairent.
Les péniches sont amarrées l’une derrière l’autre par un entrelacs de cordages vieillots. Les poupes et les proues (toutes également perpendiculaires à l’axe longitudinal au niveau du pont) sont maintenues les unes contre les autres au moyen de défenses pour donner une certaine souplesse à ce long ruban de bateaux.
Les deux rives sont bien différentes l’une de l’autre. Le canal "coule" entre deux digues d’une élévation de sept à huit mètres. La route sur laquelle nous roulons, une belle route bien asphaltée, nous emmène au Nord. Nous roulons à l’Est du canal. En contrebas, de nombreuses agglomérations, d’innombrables habitations et leurs petits jardins, apparaissent parfois quand le rideau d’arbres veut bien s’écarter. Côté Ouest, une langue de terre (que je vois sur la carte) montre une plantation continue de peupliers. Ces arbres cachent totalement l’immense lac de Gaoyou, qui se trouve au loin et que je ne verrai jamais. Nous aurons ce paysage jusqu’au milieu de l’après midi.
La petite ville de Gaoyou nous ouvre ses portes à dix heures et demie.
Gaoyou est une ville située en contre bas et à l’Est de la digue. On y a
retrouvé des vestiges datant de sept mille ans. Elle a toujours été un point de passage et de ce fait
était une des stations de la poste impériale.
Ici, elle s’étendait sur trois milles mètres carrés. Au temps des Ming, deux cents employés et cinquante chevaux
logeaient dans une cinquantaine de maisons.
Un musée de la Poste y
est entretenu, un pauvre musée à l’aune du nombre de visiteurs ! Aucun guide n’est rémunéré pour faire la visite. On se promène dans un ensemble de bâtiments de bois et de torchis, flanqués
de balustrades en bois, couverts de toits à crêtes sculptées.
Une
tour surplombe sa partie centrale et renferme un tambour. Ailleurs ce ne sont que des salles au rez-de-chaussée. Chaque maison, on pourrait presque parler de kiosque, sont reliées entre elles par
des chemins empierrés. Chacune, de dimensions bien modestes, renferme un lit clos, une ou deux chaises, une table. Des panneaux indiquent qu’ici logeait le médecin, là le vétérinaire,
là les palefreniers, ici les cavaliers, les cochers dormaient dans un
dortoir,
une salle un peu plus grande était le logement du
directeur.
J’ai encore la surprise de voir, pendue à une cloison de
la "salle de passage",
une affiche rappelant que Marco Polo a fait
escale ici. On donne même le chapitre 143ème du "Devisement du Monde", où il évoque Gaoyou.
Mais il y a aussi les commodités, la cuisine et les toilettes, que j'ose vous montrer car elles vallent leur
"pesant d'or"
La ville offre le spectacle que toute ville au monde présente à l’heure du déjeuner : la sortie des écoles.
Mais ici, c’est spécial car chacun vient récupérer son enfant en
vélo ou en triporteur. Et chacun cela fait beaucoup. Un amoncellement d’engins montés par des hommes et des femmes, vieux et jeunes, tous revêtus d’imperméables donnant à cette foule une touche
bigarrée. Elle est tellement dense que j’ai du mal à me frayer un chemin, sans pourtant m’empêcher d’avancer pour mieux voir les enfants. Silence est impressionnant, pas de précipitation, en rang
deux par deux, souriants. Une belle discipline, qu’exercent sans contrainte apparente les maîtresses, bien différente de la presse dans laquelle attendent les parents.
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